Thérapie individuelle vs thérapie de groupe : ce que montre réellement la recherche scientifique
La santé mentale occupe une place croissante dans les préoccupations des Français. Pourtant, entre le fait de ressentir un besoin de soutien psychologique et celui de franchir la porte d’un cabinet, l’écart reste considérable. Face à cette situation, deux constats s’imposent et invitent à reconsidérer la manière dont l’accompagnement psychologique est pensé et organisé : d’une part, l’offre de soins individuels ne peut structurellement répondre à l’ampleur des besoins exprimés ; d’autre part, la recherche scientifique établit depuis plusieurs décennies que la thérapie de groupe constitue une modalité de soin aussi efficace que la thérapie individuelle, y compris pour un large éventail de problématiques transdiagnostiques. Cet article propose de documenter ces deux constats à partir de la littérature scientifique disponible.
Santé mentale en France :
un besoin réel, mais encore peu de consultations
Les enquêtes menées en France dessinent un paradoxe préoccupant : la préoccupation pour la santé mentale progresse, sans que le recours effectif aux soins suive la même trajectoire. Selon le baromètre Stimulus sur la santé mentale des Français, 61 % des personnes interrogées se disent concernées par une problématique de santé mentale, mais seules 19 % d’entre elles ont franchi le pas de consulter un spécialiste [1]. Ce non-recours est confirmé par des données plus récentes de Santé publique France : parmi les personnes ayant vécu un épisode dépressif caractérisé en 2024, 56 % n’avaient consulté aucun professionnel de santé ou de santé mentale [2].
Pourquoi ce décalage entre le besoin d’aide et le passage à l’acte ? Derrière les chiffres, il y a des freins très concrets, mais aussi des idées reçues sur la thérapie. Nous les explorons plus en détail dans notre article « Pourquoi les Français ne vont-ils pas chez le psy ? »
Ce fossé entre besoin et recours s’explique par plusieurs freins bien documentés : la minimisation du problème (« ma situation n’est pas assez grave »), le coût de la prise en charge, la difficulté d’accès géographique et temporel à un professionnel, ainsi que la crainte du jugement et la stigmatisation associée à la démarche thérapeutique [1] [3]. Une consultation gouvernementale sur la santé mentale des jeunes relève ainsi, parmi les raisons de ne pas demander d’aide, la volonté de « se débrouiller seul » et la peur d’être jugé [3].
Un enjeu de santé publique avant tout un enjeu clinique
Ce constat dépasse la seule question clinique pour devenir un enjeu de santé publique. Même en supposant une volonté de consulter chez l’ensemble des personnes concernées, l’offre de psychothérapie individuelle — contrainte par le nombre de professionnels, le temps de consultation disponible et le coût unitaire d’une séance — ne pourrait matériellement pas absorber une telle demande à l’échelle d’une population. La thérapie de groupe change cette équation de deux manières mesurables : elle mutualise le temps du professionnel entre plusieurs participants, ce qui permet de proposer un accompagnement à un coût unitaire nettement inférieur ; et elle démultiplie le nombre de personnes prises en charge par un même praticien sur un même créneau. Il ne s’agit donc pas seulement d’une alternative parmi d’autres, mais d’un format susceptible d’élargir significativement la couverture populationnelle des soins psychologiques — à condition, et c’est tout l’objet de la section suivante, qu’il ne s’agisse pas d’un compromis en matière d’efficacité.
Thérapie de groupe ou thérapie individuelle : laquelle est la plus efficace ?
La question de l’efficacité comparée des deux formats a fait l’objet d’un travail méta-analytique conséquent, mené notamment par l’équipe de Gary Burlingame sur plus de vingt-cinq ans. Une méta-analyse de référence a comparé 67 études opposant directement psychothérapie individuelle et psychothérapie de groupe. Dans les 46 études où le traitement, la population de patients et la « dose » thérapeutique étaient comparables entre les deux bras, les auteurs ne trouvent pratiquement aucune différence d’efficacité entre les deux formats, que ce soit en matière d’acceptation du traitement, d’amélioration clinique, de taux de rémission ou d’abandon [4].
Ce résultat n’est pas isolé. Une synthèse portant sur trente années de recherche, regroupant onze méta-analyses, 329 essais randomisés et plus de 27 000 patients, conclut que la psychothérapie de groupe est efficace et obtient, dans l’ensemble, des résultats équivalents à ceux des autres traitements actifs, tous troubles confondus [5]. Autrement dit, le format groupal n’est pas une version « au rabais » de la thérapie individuelle : il s’agit d’une modalité de soin à part entière, dont l’efficacité est étayée par une littérature abondante et convergente.
Des mécanismes thérapeutiques propres au groupe
Au-delà de l’équivalence d’efficacité, le format groupal mobilise des mécanismes thérapeutiques qui lui sont spécifiques et que le format individuel ne peut reproduire à l’identique. Le premier est l’universalité : entendre d’autres personnes exprimer des peurs ou des difficultés que l’on croyait propres à soi réduit le sentiment d’isolement. Le deuxième est l’apprentissage interpersonnel : les participants n’apprennent plus seulement de l’échange avec le thérapeute, mais observent comment d’autres personnes comprennent une situation, y réagissent et mettent en pratique de nouvelles stratégies. Le groupe devient enfin lui-même un espace d’entraînement relationnel — écouter, s’exprimer, recevoir un retour, expérimenter de nouvelles façons d’interagir. Ces facteurs thérapeutiques (universalité, apprentissage interpersonnel, entraide, cohésion) sont étudiés depuis plusieurs décennies dans la littérature sur la psychothérapie de groupe, et la cohésion de groupe en particulier présente une association significative et robuste avec les résultats thérapeutiques [4] [5].
Thérapie de groupe : une réponse à des problématiques diverses
Le second apport majeur de la recherche concerne l’étendue des problématiques pour lesquelles l’efficacité du format groupal a été démontrée. Les groupes de développement de compétences psychologiques ne se limitent pas à une seule indication : ils apportent une réponse structurée à un ensemble de thématiques transdiagnostiques en santé mentale.
Thérapie de groupe pour des troubles anxieux
Une méta-analyse regroupant 57 essais randomisés et 3 656 participants souffrant notamment de trouble anxieux généralisé, d’anxiété sociale ou de trouble panique montre que la psychothérapie de groupe réduit nettement les symptômes anxieux par rapport à l’absence de traitement. Surtout, lorsque les auteurs la comparent directement à la psychothérapie individuelle, aucune différence significative n’apparaît entre les deux formats [6].
Thérapie de groupe pour la dépression
Une méta-analyse spécifiquement consacrée à la dépression, portant sur 48 études, conclut que la psychothérapie de groupe constitue un traitement efficace de la dépression, avec des résultats nettement supérieurs à l’absence de traitement. Des travaux plus récents confirment cette efficacité et sa comparabilité avec les traitements individuels [7].
Thérapie de groupe pour troubles alimentaires et autres problématiques
L’efficacité du format groupal a également été établie pour les troubles alimentaires : une méta-analyse portant sur 27 essais randomisés et 1 853 participants conclut à une supériorité de la thérapie de groupe par rapport à l’absence de traitement, sans différence retrouvée avec les traitements actifs individuels [8]. Plus largement, une synthèse portant sur vingt-cinq années de recherche recense des données probantes sur la thérapie de groupe pour des problématiques aussi variées que les troubles obsessionnels compulsifs, les addictions, les traumatismes ou certaines difficultés associées à des maladies chroniques [9]. Cette diversité d’indications valide l’approche transdiagnostique : un même format de groupe, centré sur le développement de compétences psychologiques communes (régulation émotionnelle, restructuration cognitive, compétences relationnelles), peut bénéficier à des personnes présentant des profils cliniques différents, sans qu’un diagnostic unique soit un prérequis à la prise en charge.
Conclusion : un choix de format, pas un compromis sur l'efficacité
La recherche apporte une réponse à la fois rassurante et actionnable sur le plan de la santé publique : choisir un format groupal ne signifie pas renoncer à l’efficacité thérapeutique. Pour certaines personnes, l’accompagnement individuel restera le format le plus adapté. Mais pour une part importante de la population qui, aujourd’hui, exprime un besoin de santé mentale sans jamais consulter, la thérapie de groupe constitue une réponse à la fois scientifiquement étayée, plus abordable et capable de couvrir un nombre de personnes que l’offre individuelle ne pourra structurellement pas absorber. Face à l’ampleur du besoin identifié en population générale, développer des groupes de développement de compétences psychologiques, construits autour de thématiques transdiagnostiques, apparaît ainsi comme un levier de santé publique à part entière, complémentaire — et non concurrent — de la prise en charge individuelle.
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Bibliographie
- Stimulus Conseil. Livre blanc — Santé mentale des Français. Stimulus, 2023.
- Santé publique France. Résultats du Baromètre de Santé publique France 2024 sur la santé mentale et le recours aux soins.
- Gouvernement français. Santé mentale : lever les tabous et renforcer la prévention. info.gouv.fr.
- Burlingame, G. M., Seebeck, J. D., Janis, R. A., Whitcomb, K. E., Barkowski, S., Rosendahl, J., & Strauss, B. (2016). Outcome differences between individual and group formats when identical and nonidentical treatments, patients, and doses are compared: A 25-year meta-analytic perspective. Psychotherapy, 53(4), 446–461.
- Burlingame, G. M., et al. (2020). Revue sur trente années de recherche en psychothérapie de groupe : 11 méta-analyses, 329 essais randomisés, plus de 27 000 patients. Psychotherapy Research / Psychiatric Services.
- Barkowski, S., Schwartze, D., Strauss, B., Burlingame, G. M., & Rosendahl, J. (2020). Efficacy of group psychotherapy for anxiety disorders: A systematic review and meta-analysis. Psychotherapy Research, 30(8), 965–982.
- McDermut, W., Miller, I. W., & Brown, R. A. (2001). The efficacy of group psychotherapy for depression: A meta-analysis and review of the empirical research. Clinical Psychology: Science and Practice, 8(1), 98–116.
- Grenon, R., Schwartze, D., Hammond, N., Ivanova, I., McQuaid, N., Proulx, G., & Tasca, G. A. (2017). Group psychotherapy for eating disorders: A meta-analysis. International Journal of Eating Disorders, 50(9), 997–1013.
- Burlingame, G. M., & al. Synthèse sur vingt-cinq années de recherche en psychothérapie de groupe portant sur des populations cliniques diversifiées (troubles anxieux, dépressifs, alimentaires, addictifs, traumatiques et maladies chroniques).
Sur l'auteur
Rafael Andreotti
Psychologue clinicien, Phd. et l’un des thérapeutes les plus appréciés de Thérapie au Café. ❤️


